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Bipolaire : mon témoignage et les vôtres
lundi 23 novembre 2009, a 17:22
Chroniques d'une bipolaire (12)
 

                   A Grenoble commença une nouvelle vie, pleine de libertés. Elle fit de nombreuses connaissances, sortit avec plusieurs garçons et connut ses premières expériences féminines. Peu surveillée, elle menait une existence débridée, agrémentée de quelques pétards et de beaucoup de plaisir. Ce qui lui permit de perdre une bonne partie de sa timidité. Elle avait en plus le droit de sortir le soir et allait parfois en boite se défouler en dansant. Elle adorait ça, danser, elle oubliait tout, elle se sentait séduisante.

                  A la fin de ce séjour, 6 mois plus tard, elle était de nouveau prête à retrouver la vraie vie, et cette fois-ci elle ne risquait pas de rechuter. Elle s'inscrit en DUT "tech de co" à Nice, une filière prometteuse en débouchés. Mais ces études ne lui plaisaient guère. Elles lui permirent quand même de connaître le Maroc et le bleu de Majorelle au cours d'un voyage organisé par ses profs.

                Puis un ami d'enfance avec qui elle n'avait jamais perdu contact l'invita pendant ses vacances à découvrir un chantier de fouilles archéologiques. Cela lui plut tellement qu'elle se renseigna sur les possibilités d'accéder à un tel métier. A la fin de sa première année d'IUT, alors qu'elle avait d'assez bons résultats pour passer dans l'année supérieure, elle décida d'abandonner ce cursus pour repartir à Paris, suivre des études d'archéologie à l'université. Cette spécialité n'existait pas dans les facs méridionales.

                Les années qui suivirent furent passionantes. elle adorait apprendre ces matières qui enfin l'intéressaient : histoire de l'art, ethnologie, sociologie, archéologie...Elle passait son temps libre sur des chantiers, les mains dans la terre. C'est sur une fouille qu'elle rencontra le père de ses enfants. De Paris elle déménagea à Amiens afin de s'installer avec lui. Elle avait 25 ans. Pour la première fois, par souci d'honnêteté, elle parla à quelqu'un de sa maladie. Apparemment, cela ne le choqua pas, de savoir qu'elle était bipolaire.

                Elle réussit brillament ses études jusqu'au DEA et commença à travailler en archéologie. Puis elle eut envie d'avoir un enfant et son énergie se canalisa vers ce tendre projet. Dès qu'elle sut qu'elle était enceinte, il lui fallut arrêter son traitement dangereux pour le bébé qu'elle portait. L'accouchement se passa bien, par contre, très vite, elle ressentit de l'angoisse face à l'arrivée de ce petit être fragile dont il fallait prendre soin. Elle était fatiguée et n'arrivait pas à se reposer, encore moins à dormir. Puis elle se sentit de plus en plus fébrile et énervée. Quelque chose de bizarre se passait. Elle commençait à perdre pied, à quitter la réalité. Heureusement, elle en prit conscience à temps et en parla aux infirmières. On lui donna un léger neuroleptique, puis elle reprit très vite son traitement lithiémique. Cet épisode lui ouvrit les yeux sur un fait ineluctable : elle ne pourrait jamais arrêter le lithium. C'est vrai, les médecins le lui avaient dit, mais elle n'avait pas vraiment réalisé à ce moment là.

 

Bientôt la suite...

vendredi 20 novembre 2009, a 16:11
Chroniques d'une bipolaire (11)
 

                  Petit à petit ce remède de cheval la ramena à la vie. Elle reprit conscience de son existence, puis elle retrouva la pensée, les idées, les envies. Elle se mit à positiver, espérer. Enfin, elle regagna son optimisme. Son séjour à l'hôpital fut aménagé et elle eut le droit de participer à diverses activités qui lui redonnèrent de l'énergie, réveillèrent son corps et lui permirent de redécouvrir le plaisir des relations humaines.

                   Les médecins qui s'interrogeaient depuis plusieurs semaines sur son cas finirent par diagnostiquer sa maladie : elle était bipolaire, puiqu'elle avait vécu une phase d'excitation psychique, jusqu'au délire, suivie peu après d'une profonde dépression. Malheureusement, ces épisodes pouvaient réapparaître, il fallait qu'elle prenne un traitement pour stabiliser son humeur. Après avoir testé plusieurs médicaments, c'est le lithium qui agit de façon miraculeuse, la ramenant à la normalité. Mais elle devrait en prendre ad vitam eternam et subir ses effets secondaires : soif, tremblements, léthargie, obnubilation, vertiges, fatigue musculaire....

                   Ne sachant pas trop quoi faire en sortant de l'hôpital, elle se mit d'accord avec ses parents pour intégrer à nouveau une structure psychiatrique universitaire. Il en existait une à Grenoble qui logeait les étudiants convalescents et leur permettait de suivre des cours de remise à niveau dans différentes matières.

                   Son père l'emmena là-bas en voiture. Au cours du trajet, il se confia à elle, ce qui était inhabituel. Le père et la fille communiquaient rarement entre-eux. Il lui raconta que vers vingt ans il avait eu de graves problèmes psychologiques et qu'il avait également été soigné par quelques électro-chocs. Cette révélation la troubla. Elle en discuta un peu plus tard avec son psychiatre qui lui apprit que la maladie dont elle souffrait pouvait avoir une cause génétique.

 

A suivre...............................................................

jeudi 19 novembre 2009, a 17:43
Chroniques d'une bipolaire (10)
 

                 Dehors il neigeait. D'habitude, elle aimait regarder les flocons tournoiller, mais depuis quelque temps elle ne voyait plus rien. Elle prit ce qui lui tombait sous la main, un banal collant et alla s'enfermer dans les toilettes collectives. Il n'y avait personne.      

                Elle passa le bas autour de son cou et serra, serra afin de s'étouffer. L'air commença à lui manquer mais ses forces et son courage se dérobèrent. Cette tentative de suicide stupide était un échec, par contre elle lui laissa une belle marque rouge sur son cou, que ne manqua pas de remarquer le personnel soignant. Elle ne voulut ni parler, ni expliquer son geste. Elle répétait simplement qu'elle avait la tête vide.

                 Environ trois mois après être entrée à la clinique universitaire, elle se retrouva dans une partie inconnue de l'immeuble : un service médical spécialisé qui avait pour fonction l'isolement de certains résidents. Là elle resta des jours prostrée dans une petite cellule. Elle n'avait plus goût à rien, ne voulait plus manger, dormait péniblement. On avait beau la gaver d'antidépresseurs, cela ne l'empêchait pas de sombrer dans son néant.

                  Un matin, ses parents vinrent la chercher. Ils pensaient que ce serait mieux que leur fille soit de nouveau soignée près de chez eux. Ils la ramenèrent donc à Nice, à l'hôpital Pasteur. Mais ce changement géographique n'améliora pas son état. Elle restait amorphe. Elle n'avait plus aucune estime pour elle-même et se laissait aller, n'ayant plus envie de s'habiller, de se laver. C'était le fond du gouffre, l'anéantissement de sa personnalité. Elle souffrait et n'avait même pas l'énergie de pleurer sur son sort.

                Après avoir essayé divers médicaments, l'équipe médicale, le grand professeur, furent contraints d'employer les grands moyens. Ils préconisèrent les électro-chocs ou dans leur jargon "électro-narcoses". D'après eux, il en fallait au moins une quinzaine de séances pour la "réanimer". Ce traitement était très lourd et nécessitait à chaque fois une anesthésie générale. L'idée de ces chocs électriques infligés à son cerveau l'effrayait, comme la salle d'opération où elle devait se rendre et les piqures inévitables. Elle se réveillait après chaque séance avec d'horribles migraines. Mais elle accepta tout cela sans broncher. Est-ce qu'un légume se rebelle ?

 

La suite au prochain épisode !

mercredi 18 novembre 2009, a 16:22
Chroniques d'une bipolaire (9)
 

                     Elle repartit donc, quelques mois après sa "bouffée délirante", pour Paris, afin de continuer son cursus à Sciences-Po. Pour plus de sécurité, on lui avait trouvé un nouvel hébergement dans une clinique universitaire. Là elle était logée avec d'autres étudiants ayant comme elle des problèmes psychologiques et elle était suivie par un médecin.

                     Il lui fut difficile de se remettre dans le bain des études. Réussir à Sciences-Po était très contraignant et ses notes finirent par refléter son échec. Elle se démotiva, alors que le premier trimestre universitaire n'était pas encore terminé.

                     Elle tenta bien de trouver du réconfort auprès des quelques amis fidèles qui lui restaient à Paris, mais sortir lui devenait de plus en plus difficile. Ensuite, elle commença même à avoir du mal à discuter, à s'exprimer. Elle s'isola. Elle avait l'impression que son crâne se vidait de toute idée, de toute image, de toute sensation. Ses pensées navigaient au ralenti. Elle se sentait de plus en plus inutile.

                    Personne au sein de la structure où elle résidait ne se rendait compte de son état. Elle se réfugiait dans sa chambre, plongée dans la pénombre. Son cerveau ne lui transmettait qu'une seule et fatale constatation : elle avait la tête vide. Un sentiment de noirceur, d'horreur et de nullité mélangés l'enveloppa. Ses actes devenaient mécaniques, ralentis, difficiles. Vivre devenait pesant. Si pesant qu'un jour elle n'eut plus envie de le supporter.

 

A suivre dans le (10)

mardi 17 novembre 2009, a 17:32
Petite parenthèse
 

Désolée pour les personnes qui m'ont envoyé un mail et qui ont une adresse hotmail, je ne peux pas leur répondre, mes messages sont rejetés par ce serveur !

En tout cas merci pour vos encouragements et n'oubliez pas que vous pouvez laisser votre commentaire sur le blog lui même, ce qui permettrait à tout le monde d'en profiter.

A très bientôt pour de nouvelles aventures...

lundi 16 novembre 2009, a 16:10
Chroniques d'une bipolaire (8)
 

                Alors qu'elle ne s'y attendait pas, son père vint la délivrer de cet internement parisien, mais c'était pour être encore enfermée, dans le Sud cette fois-ci. Ils prirent tous deux l'avion et elle se souviendra toujours d'une de ses remarques : -"Ne me regarde pas comme ça" lui dit-il. Les calmants lui donnaient un regard fixe, auquel elle ne pouvait rien. Cette phrase la blessa profondément, car elle y sentit une sorte de mépris pour son état.

                 Elle se laissa docilement emmener vers l'unité psychiatrique de l'hopital Pasteur, à Nice. Elle était encore dans son univers chimérique. Elle se plia aux traitements préconisés par ses nouveaux médecins. On lui prescrit de l'Haldol, qui l'assoma et lui donna des contractures. Sa langue se tordait dans sa bouche sans qu'elle y puisse rien, c'était atroce et ça l'empêchait de parler. Petit à petit, au fil des jours, elle se rendit compte de son enfermement. Les portes du service étaient verrouillées, elle ne pouvait pas sortir. Elle commença à prendre conscience aussi de son environnement et de son entourage.                  

                   L'endroit ressemblait à une cour des miracles. Ici une femme-enfant à la tête démesurée qui passait ses journées à heurter son crâne sur ses genoux, là un jeune drogué plein d'agressivité, une vieille femme sénile, un homme qui hurle, un autre qui parle tout seul... Elle partageait sa chambre avec une jeune maman de deux adorables enfants qui en était à sa quatrième tentative de suicide.

                  Quand son état commença à se stabiliser elle eut le droit de sortir se promener dans l'enceinte de l'hôpital. Un après-midi, ses pas l'emmenèrent vers un bâtiment mystérieux, qu'elle voulut visiter. Elle ne se doutait pas qu'il s'agissait du pavillon des fous dangereux. La rencontre qu'elle y fit aurait pu lui être fatale. Un homme s'avançait vers elle. Sa tête était rasée et sur ses tympans il y avait deux trous, témoins de trépanations récentes. Il avait l'air menaçant. Effrayée par cette vision de cauchemard, elle sortit en courant sans demander son reste.

                     Le service dans lequel elle était soignée n'était pas peuplé d'individus dangereux, cependant il y avait souvent des bagarres ou des cris. Les patients étaient de tous ages et montraient les pathologies psychiatriques les plus diverses. Au bout de quelques semaines, quand elle eut repris ses esprits, elle n'eut qu'une hâte : sortir de cet enfer. Elle ne délirait plus et avait abandonné ses projets rocambolesques. Elle serait raisonnable et allait tenter de reprendre ses études...

 

A suivre........................................

jeudi 12 novembre 2009, a 18:01
Chroniques d'une bipolaire (7)
 

               Le lendemain sa tante l'emmena à l'hôpital Lariboisière. Elle ne se rendait pas du tout compte de l'endroit où elle allait. On la fit attendre seule dans une pièce, pendant que sa tante avait un long entretien avec un médecin. Le silence dans lequel elle se trouvait la plongea encore davantage dans son monde intérieur. Soudain, elle eut l'impression d'entendre des voix qui parlaient, comme assourdies. Pourtant, il n'y avait personne, seulement son imagination délirante. Plus tard, elle eut aussi des visions de formes inexistantes.

                Au bout d'un temps indéfini, des hommes en blanc la conduisirent dans un pavillon isolé de l'hôpital, plutôt vétuste. Elle ne se demandait même pas ce qu'elle faisait là. Sa conscience était en mode déconnecté. Elle se retrouva enfermée dans une chambre, mise à part. Son esprit était déchaîné. On lui administra une forte dose de neuroleptiques afin d'enrayer son délire. Mais même avec des doses phénoménales de calmants elle continuait à vivre son rêve éveillé. Il lui semblait que son idole lui envoyait des signaux à travers la télé ou la radio. Elle lui répondait en lui gribouillant (elle n'arrivait plus vraiment à écrire) des poèmes complètement surréalistes et incohérents.

                  Ce séjour en isolement psychiatrique dura plus d'une semaine. Elle était tantôt dans le surnaturel, tantôt dans la réalité. Dans ses moments de lucidité elle percevait des bribes de son environnement : d'autres malades à l'allure inquiétante, des hurlements nocturnes...

A suivre...

mercredi 11 novembre 2009, a 17:41
Chroniques d'une bipolaire (6)
 

                  Elle se faufila discrètement dans l'entrée, sans se rendre compte que l'endroit allait fermer. Elle était plus que jamais dans son monde à elle et cette galerie de statues de cire, sans un être vivant, lui parassait magique. Elle regardait les masques figés sans les voir vraiment. Soudain, elle s'imagina pouvoir trouver son idole adorée en ce lieu, tant il semblait propice aux rencontres inatendues. Elle pensa le distinguer derrière un ensemble de mannequins. Il faisait sombre et elle essaya de s'approcher, enjambant la rambarde séparant l'allée des tableaux immobiles. Elle l'appelait. Elle allait atteindre son fantôme quand tout à coup quelqu'un l'agrippa. Elle commença à se débattre, mais l'autre la tirait fermement. C'était un vigile du musée qui lui demandait de sortir. Elle ne comprenait pas ce qu'il disait. Elle n'était plus du tout dans le réel et se cramponait à la barrière qu'elle avait franchie tout à l'heure. Ses forces étaient décuplées, son énergie faramineuse. Elle hurlait qu'elle ne quitterait pas ce lieu avant d'avoir rencontré son célèbre chanteur. Le gardien avait appelé la police et à plusieurs ils réussirent à la maîtriser. Un des hommes essaya de la raisonner mais rien n'y fit et des pompiers arrivés en renfort furent obligés de lui administrer une piqure de calmants.

             Il sécoula un temps indéfinissable au bout duquel elle se retrouva assise dans un bureau du musée avec, en face d'elle, un responsable. A sa grande surprise elle reconnut aussi sa tante, qui avait été contactée par on ne sait quel moyen. Elle continuait à délirer, jurant qu'elle avait envoyé une lettre si passionnée à sa star qu'il ne pouvait que s'intéresser à elle. Un pompier donna une boite de médicaments à sa tante, tout en lui prodiguant quelques conseils.

              Elles rentrèrent à l'appartement et elle eut encore le plus grand mal à dormir, malgré les cachets qu'elle avala de bonne grâce. Elle ne quittait pas l'irréalité.

 

Bientôt Chroniques d'une bipolaire (7)

lundi 09 novembre 2009, a 16:49
Chroniques d'une bipolaire (5)

           La journée était bien avancée quand elle rentra chez elle. Elle ne pouvait plus fixer son attention sur quoi que ce soit. Elle alluma la télé par désoeuvrement. Il y avait un clip d'un rockeur américain célèbre, qu'elle aimait particulièrement pour son look androgyne. Il allait venir en concert à Paris et elle avait déjà acheté sa place depuis des mois. Tout d'un coup, elle se sentit comme appelée par cette star. C'était un flash, le coup de foudre. Il fallait absolument qu'elle le rencontre : pourquoi pas lors de sa prochaine exhibition parisienne ? Elle se mit à lui écrire une lettre enflammée, un poème délirant qui n'avait pas vraiment de sens, mais pour elle ça en avait. Elle lui exprimait sa passion et son admiration. Elle disait le connaître, être faite pour lui et même vouloir l'épouser. Comme adresse sur l'enveloppe elle mit simplement le nom du chanteur et celui de la salle où aurait bientôt lieu le concert grandiose.

            Elle ressortit, plus énervée que jamais pour aller acheter un timbre qui soit à la hauteur du célèbre destinataire et en trouva un qui représentait un bel éphèbe. Cela lui convint parfaitement. Elle posta alors cette missive réunissant tous ses espoirs : avoir bientôt un grand destin, partager la vie d'un monstre sacré du rock, baigner dans le monde artistique qu'elle appréciait énormément.

Pendant une heure ou deux, elle déambula encore dans les rues. Elle sentait son cerveau surchauffer, il lui faisait presque mal tellement il fonctionnait en surrégime. Elle marcha dans les allées de différents parcs, parlant quasiment aux statues, toujours sans aucun but. Elle n'avait même pas encore mangé ce jour-là, bien trop préoccupée par ses chimères.

               En fin d'après-midi, elle arriva dans un quartier qu'elle affectionnait : celui de Beaubourg. Elle s'adressait parfois à des passants, engageait la conversation avec des inconnus. Elle se dirigea vers le forum des Halles, dont l'animation l'attira. Plusieurs fois elle fit le tour des étages de ce monde de commerces à l'architecture avant-gardiste, jusqu'à s'arrêter devant le petit musée Grévin. Il n'y avait personne à la caisse.

 

 http://www.youtube.com/watch?v=v--IqqusnNQ

 

Suspense...et suite dans chroniques d'une bipolaire (6)

 
dimanche 08 novembre 2009, a 15:48
Chroniques d'une bipolaire (4)
 

                Un nouveau jour succéda à une nuit cette fois-ci sans sommeil. Elle ne se sentait pourtant pas fatiguée. Sa tête fourmillait d'idées qui lui semblaient toutes géniales. Elle ne tenait plus en place, plus énervée que jamais. Elle prit son blouson et sortit. Elle allait sans but et marchait par automatisme. Elle n'avait plus conscience que de sa conscience. Le monde extérieur était devenu le théâtre de son imagination. Retourner à Sciences-Po lui paraissait vain : son monde guindé ne l'intéressait plus. Ce qu'elle voulait désormais, c'était découvrir les autres, le monde et écrire afin de partager toutes ses nouvelles pensées.

                Au bout de quelques kilomètres d'errance ses pas l'amenèrent devant l'Opéra. Elle ne connaissait pas l'intérieur de ce monument et eut soudain envie d'y pénétrer. Elle fut impressionée par le hall fastueux et décida de gravir l'imposant escalier qui menait aux étages. Personne ne surveillait ses faits et gestes. Elle se retrouva sur un immense pallier et poussa une porte au hasard. Ce qu'elle découvrit alors l'émerveilla : une salle de spectacle magnifique, riche de dorures et couronnée d'une voute splendide, où elle reconnut le talent de Chagall. La scène n'était pas abandonnée, des danseurs répètaient un ballet. Il y avait même de la musique. Tout ce monde lui parut magique et elle resta à le contempler sans ce soucier du temps.

                 Quand ce fut fini, elle continua à déambuler dans le somptueux monument, jusqu'à s'aventurer au dernier étage, explorant toutes les pièces qui s'ouvraient à elle. Soudain, une voix l'interpella. - "Que faites-vous donc ici ?" C'était un gardien qui faisait sa ronde. Elle lui répondit avec fougue qu'elle était hypnotisée par ce lieu et voulait seulement le visiter. Contre toute attente il lui parla gentiment, lui annonçant qu'il pourrait lui montrer des endroits interdits au public. Elle le suivit et ils prirent un étroit et interminable escalier qui les mena sur les toits de l'Opéra. La vue était fabuleuse. Toute la capitale s'offrait à ses yeux. Elle avait l'impression de vivre une incroyable aventure, d'être totalement libre et puissante. Un peu plus tard, il l'emmena grâce à un ascenseur de service vers d'autres secrets de l'édifice, bien enfouis. Il lui montra les énormes roues crantées en bois qui servaient jadis comme mécanisme pour changer les gigantesques décors des ballets et qui étaient mues par des chevaux. Puis ils descendirent vers les entrailles du monument, des caves séculaires et sombres qui communiquaient avec les égouts et les souterrains de Paris.

               Pourquoi cet homme lui avait-il fait découvrir ces endroits d'habitude fermés aux visiteurs ? Elle ne se posait même pas la question. Elle était sur son petit nuage, exaltée par tout ce qu'elle avait vu. Il ne semblait pas vouloir la draguer. Peut-être l'avait-elle ému par son enthousiasme démesuré envers ce lieu dans lequel il travaillait tous les jours. Peut-être lui avait-elle fait un peu oublier sa routine ?

            Avant de s'en aller, un nouveau projet se dessina dans son esprit. Ce monde fascinant la retenait. Pourquoi ne pourrait-elle pas en faire partie ? Elle en toucha un mot à son nouvel ami et sur ses indications se dirigea vers les loges des artistes. Elle rencontra quelques danseurs et elle leur posa des questions sur leur art. Enfin, à l'accueil, n'ayant plus aucune timidité, elle obtint un formulaire d'inscription aux castings de figurants pour les prochains spectacles. Son imagination n'avait plus de bornes.

 

A suivre chroniques d'une bipolaire (5)....

vendredi 06 novembre 2009, a 16:52
Chroniques d'une bipolaire (3)
 

              On était à peu près à la moitié de l'année universitaire. La concurrence battait son plein entre les étudiants désireux de bien se faire voir auprès de leurs profs, espérant grapiller quelques points de plus pour leur moyenne générale. Ce matin là, elle se sentait différente, avec comme une impression de toute puissance. Elle arriva en cours extrêmement sûre d'elle. Elle devait faire un exposé sur le régime présidentiel français. Elle commença à suivre son plan, puis tout à coup lui vinrent une foule d'idées originales qu'elle démontra avec passion, toute sa timidité ayant brusquement disparu. Son professeur tenta bien de canaliser un peu son discours et il eut le plus grand mal à l'arrêter quand l'heure fut sur le point de se terminer. Il ne la réprimanda pas, mais lui reprocha son travail peu structuré. Elle, par contre, se félicita mentalement, s'imaginant révolutionner bientôt le monde des institutions politiques. Elle ne s'était jamais sentie aussi en forme et son moral était fantastique.

                L'après-midi, elle avait une séance de piscine. Comme le matin, tout lui paraissait facile. Elle avait l'impression de repousser ses barrières physiques comme de dépasser ses limites intellectuelles. Elle se sentait comme un poisson dans l'eau et aucun exercice ne lui posait de problème. Mais nager ne la relaxa pas pour autant. Dans son cerveau les idées se bousculaient, les projets s'entrechoquaient.

                Elle décida soudain d'aller rendre visite à son prof d'histoire, qui était malade depuis quelques semaines et qu'elle appréciait. Elle chercha son adresse dans un annuaire en entrant dans le premier bureau de poste venu, prit un billet pour la banlieue et le premier train qui se présenta. Elle eut du mal à trouver son chemin, se renseignant auprès des passants. Arrivée devant la porte de monsieur T, elle sonna sans aucune hésitation. Il était là et lui ouvrit avec stupéfaction. Elle lui raconta qu'elle venait prendre de ses nouvelles et ne tarda pas à le noyer sous le flôt de ses paroles. Elle lui fit part de toutes ses idées pour réformer l'enseignement à Sciences-Po qui lui étaient venues ces jours derniers. Il l'écouta gentiment, à moitié, un peu amusé. Cela devait lui plaire, qu'une jeune fille vienne lui rendre visite. Il lui donna son n° de téléphone pour qu'elle l'appelle quand elle le désirerait.

               Il faisait nuit quand elle revint chez sa tante, qui ne s'inquiéta pas de la voir rentrer si tard. Sa mère lui téléphona ce soir là et lui trouva une voix légèrement bizarre, un débit de paroles inhabituel. Mais l'éloignement ne lui permettait pas vraiment de jauger l'état de sa fille, aussi elle décida de ne pas se tracasser pour son comportement.

 

A suivre très bientôt dans chroniques d'une bipolaire (4)

jeudi 05 novembre 2009, a 17:22
Chroniques d'une bipolaire (2)
 

         Quand elle ouvrit la lettre officielle, son coeur s'accéléra.

- "Je suis reçue" ! cria t-elle si fort que sa mère accourut. "J'ai réussi l'examen !" Elle ne pouvait cacher sa joie. Sa mère par contre avait du mal à dissimuler ses larmes. Cela semblait plutôt la peiner, cette perspective de départ de sa fille aînée qui allait quitter le Sud, les plages, la chaleur, le cocon familial, pour la capitale grise et tentaculaire.

          A 17 ans, quelle aventure ! Elle adorait ce sentiment d'aller vers l'inconnu, l'indépendance aussi. Elle ne craignait plus de rompre le cordon ombilical en s'éloignant de ses parents. Ceux-ci, d'ailleurs, ne la laisseraient pas livrée à elle-même. Sa tante et son oncle l'accueillirent à bras ouverts et elle put découvrir Paris avant la rentrée universitaire. Une ville passionnante, si attrayante quand on l'arpente pour le plaisir.

        Le premier contact avec l'Institut d'Etudes Politiques fut déroutant. Elle ne s'attendait pas à un monde d'étudiants de bonne famille, vêtus de costumes-cravate et de tailleurs. Elle avait mis son plus beau jean et son blouson de cuir adoré et se sentait légèrement à part. Son moral remonta quand elle entra dans le grand amphi où elle écouta religieusement ses futurs professeurs faire l'apologie de la grande école. En plus, elle n'était pas peu fière d'intégrer ce lieu sans avoir suivi de classe prépa, contrairement à la majorité de ses camarades. Très vite, il fallu se plonger dans les livres et adhérer à la mentalité générale ultra studieuse. Devoirs et QCM s'enchaînaient, il ne fallait montrer aucune défaillance de mémoire. Dans sa classe, c'était chacun pour soi. Les autres ne cherchaient pas à nouer avec elle de relation amicale, sauf peut-être P, un étudiant original et plus agé qu'elle, féru de littérature et de philo. Heureusement qu'elle sortait un peu avec lui, sinon elle aurait passé tout son temps à bosser, en se bourrant le crâne de droit constitutionnel ou de stats.

          Petit à petit, elle commença néanmoins à ne plus fréquenter que ses livres et ses exposés. Il fallait apprendre de longs chapitres par coeur, des dates, des formules. Elle se renfermait sur elle-même, s'enmurait mentalement. Comme elle était souvent seule dans le grand appartement parisien, généralement triste et sombre, rien ne la distrayait plus de ses révisions. Elle était obnubilée par ses prochains examens. Plus son cerveau se remplissait, plus il lui paraissait performant. Elle ressentait au fil des jours une sorte d'excitation psychique. Elle dormait de moins en moins, lisant jusque très tard et n'arrivant pas à trouver le sommeil.

jeudi 05 novembre 2009, a 14:11
Chroniques d'une bipolaire (1)
 

       

        Elle arriva au monde sans hurler sa force de vivre, ni pleurer. Simplement, elle avait un petit air triste qui étonna son entourage.
Pour autant qu'elle s'en souvienne, elle eut pourtant une enfance heureuse, rythmée de jeux passionnés, de cavalcades insensées. Protégée par le milieu aisé dans lequel elle grandissait, elle avait tout ce qu'elle pouvait désirer et surtout, elle était aimée. Par contre, elle ne supportait pas de quitter sa famille, même pour de courtes vacances. Elle s'inquiétait également beaucoup trop quand sa mère était en retard à la sortie de l'école. Ses angoisses, elle essayait de les étouffer par des rituels qu'elle inventait ou des prières chuchotées.
      Avant même ses dix ans, elle se rendit compte qu'elle était autant sensible au charme masculin qu'à celui des filles. Parfois, elle avait envie de devenir un garçon. A l'école, puis au lycée, elle tomba amoureuse tour à tour des deux sexes. Trop timide pour faire le premier pas vers les femmes, c'est un homme qui l'initia au plaisir.
      Adolescente, le fut-elle vraiment ? Excellente élève, elle passait beaucoup de temps à étudier. Il ne semblait pas y avoir chez elle d'envie de rébellion, ni les contradictions associées à ce passage de la vie. En fait, même si elle avait une vie sentimentale (et sexuelle) bien remplie, c'était une jolie jeune fille qui paraissait trop sage et trop sérieuse. Pourtant, après avoir décroché haut la main son bac, elle décida de partir pour la capitale afin d'intégrer une école de journalisme. Elle voulait vivre un destin palpitant, des aventures exotiques, en étant reporter. Pour cela, elle devait passer par Sciences-Po et réussir son concours d'entrée.

 

A suivre...

Présentation
Ce blog relate les épisodes principaux de ma vie de bipolaire. J'essaie d'écrire un chapitre par jour, mais c'est pas toujours évident... Il faut les lire dans l'ordre (1), (2), (3)...Après, quand ce récit sera terminé, dans 150 ans, j'aimerai aborder des questions plus générales concernant la PMD.
J'attends aussi vos propres témoignages et commentaires.
Isabelle K.

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commentaire(s)
Petite parenthèse Sister laurence (17/11/2009 22:12)

Bravo pour tes écrit...

Chroniques d'une bipolaire (4) cesse51 (08/11/2009 20:28)

je vous souhaite du ...

Chroniques d'une bipolaire (1) bipolairelife (08/11/2009 11:56)

Très sympa tes chron...

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